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Images voilées du cinéma Italien

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janvier 9, 2013 par mediamons

Antonioni, les plaines brumeuses du Po, du néo au nouveau réalisme.

Michelangelo Antonioni est né à Ferrare, petite ville austère proche de l’embouchure du Po. Une région connue pour ses brouillards fréquents. Grand cinéaste de la disparition et de l’effacement (l’aventura, l’éclipse), il utilisera parfois la brume pour révéler ou dissimuler les personnages de certains de ses films et traduire leurs doutes existentiels, leur fragilité psychologique voire leurs angoisses névrotiques.  « En notre for intérieur, dit Antonioni, les choses apparaissent comme des points lumineux sur un fond de brouillard et d’ombre. Notre réalité concrète a un caractère abstrait et fantomatique ».

« Il grido (Le cri) », réalisé en 1957 est le premier grand film d’Antonioni. Aldo, un ouvrier journalier quitté par sa compagne erre pendant plusieurs mois en compagnie de sa petite fille dans la cette région du nord de l’Italie en direction de l’embouchure du Po. Sur sa route, il rencontre plusieurs femmes mais fini par revenir vers la première dans son village où les habitants sont menacés d’expropriations. Il meurt en tombant du haut de la tour de son ancienne usine désertée par un geste indécis qui tient autant de l’accident absurde que du suicide volontaire.

 La mort

Il Grido

 Le film est considéré comme faisant partie du « néo-réalisme intérieur » et il est clairement une réinterprétation des lieux et des thèmes du premier film « néo-réaliste » : « ossessione » de Luciano Visconti (1942). Pourtant à la différence d’ossessione, il grido se déroule en hiver dans un brouillard diffus mais permanent où le paysage se dissout et s’indifférencie. Cette perte de repaire au sens de la perception physique, est liée à la perte d’identité du personnage et à l’incertitude du sens de ses actes. Dans une scène d’une grande force visuelle inscrite dans le paysage presque abstrait de la campagne Lombarde, la petite fille s’éloigne de la route pour rejoindre un groupe qui se révèle être les pensionnaires d’un asile d’aliénés. Perdus dans une brume dense ceux-ci apparaissent comme des fantômes.

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On peut aussi relier « le cri » à l’œuvre de l’écrivain turinois Cesare Pavese (le métier de vivre) dont Antonioni venait d’adapter « entre femmes seules » ainsi bien sur qu’au célèbre tableau d’Edward Munch auquel le titre mais aussi la scène finale fait clairement allusion.

En 1964, « deserto rosso (désert rouge) » est le premier film en couleur d’Antonioni, il comporte un grand nombre d’images floues dues à la mise au point de l’objectif de la caméra à l’apparition de fumées industrielles ou encore de brumes naturelles. En première analyse on pourrait associer ces effets de brouillage à la vision troublée (subjective) du personnage principal interprété par Monica Vitti, une femme en détresse qui sort d’un séjour en hôpital psychiatrique suite à une tentative de suicide. Comme l’écrit Françoise Mounier (Antonioni ou la disparition techniquement douce) : « si l’on s’en tient à l’interprétation d’un regard troublé par la névrose, nul doute que l’effacement des formes, leur passage au flou, montre au niveau de la perception l’expression d’une angoisse extrême, celle de voir disparaitre les repères sensibles par lesquels non seulement le monde mais surtout les corps des autres manifestent leur présence. Cette perte des repères livre brutalement le monde au chaos, à l’uniformisation par la disparition des contours, des traits qui font habituellement bord et coupure en séparant les objets les uns des autres. C’est ce qui se produit lorsque Giuliana, après les jeux érotiques de la cabane rouge, oblige tout le monde à fuir précipitamment dans le brouillard le long de la lagune déserte. Elle se rend compte qu’elle a oublié son sac ; Ugo son mari, puis Corrado se proposent d’aller le rechercher, ils sortent tour à tour du champ, Giuliana prise d’une angoisse irrépressible liée au départ des deux hommes qu’elle aime, court pour les ramener dans le champ ; c’est alors que tenant Corrado par la manche, elle se retourne vers les autres et les voit dispersés dans le brouillard. La vision est saisissante, ils sont là debout immobiles, Ugo au premier plan, Milli, Max, Linda, leur silhouette à moitié estompée par la brume, tétanisés par l’irruption soudaine de quelque chose d’inqualifiable que l’angoisse de Giuliana a fait surgir au milieu d’eux en faisant basculer Eros sur Thanatos.

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Le temps de ce plan est trop long, la position des figures trop calculée pour que cela ne nous paraisse pas anormal. Alors commence une série de gros plan hallucinants sur leurs visages figés, regards perdus, tendus vers on ne sait quoi, s’estompant tour à tour, menacés par la brume qui ronge leurs traits. L’angoisse de la perte a trouvé ici une figuration saisissante par l’effacement des traits apparents de l’être. La névrose particulière de Giuliana rencontre une angoisse commune, universelle, celle de ne plus voir les autres, de perdre les contours visibles de l’humain et de perdre par là même les siens propres dans l’absence de réversibilité indispensable à l’établissement du statut de l’humain. On comprend alors le passage à l’acte de giuliana, pour supprimer définitivement l’angoisse de la perte, il ne lui reste plus qu’à se supprimer, à disparaitre réellement, en fonçant dans ce vide insupportable que le brouillard étend sur le monde. »

On identifie dans la description de cette scène et dans cette analyse la fonction et la symbolique du brouillard comme phénomène naturel. Les fumées qui émanent de rejet de l’activité industrielle sont elles perçues comme une propagation dangereuse auquel on ne peut échapper. Alain Bonfand (Le cinéma de Michelangelo Antonioni) relève que lors de la scène de la décharge, Antonioni filme la vision angoissée de Giuliana de la même manière que Rossellini filme l’irruption du volcan dans « Stromboli ».  De la lave et de la croute terrestre dont s’échappe des fumées. Une émergence de l’informe qui contamine une terre malade. Cette comparaison ne se limite pas à l’aspect écologique ou psychologique, elle est également esthétique par l’utilisation des matières. De même que la lave, la fumée envahi l’image comme si elle corrodait la pellicule :

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Red Desert 3

Michelangelo Antonioni - Il Deserto Rosso-1964

« La visite s’achève quand, d’un coup, jaillit une fumée, une épaisse fumée blanche qui commence à envahir l’écran, qui étouffe et gaze jusqu’à l’asphyxie tout plan, le concluant par ce que l’on pourrait appeler un fondu au blanc, moins théâtral et plus cruel, plus angoissant, plus énigmatique que n’importe quel fondu au noir. Cette fumée blanche est à cette nouvelle terre inhabitable ce qu’étaient le brouillard et la brume à l’ancien monde et, autoritaire, impérieuse, inexorable, elle déferle. En une seconde, elle a, à l’instar de l’angoisse, anéanti toutes les images. ».

Comme dans ces films précédents, Antonioni se livre autant à une construction picturale qu’a une œuvre cinématographique (composition de plans). Les paysages industriels renvoient ici à une esthétique abstraite où le blanc et le gris (brouillard, fumées) contraste avec la couleur primaire utilisées en aplat vif (bidons, machines, murs de la cabane) qui renvoie à des codes: Le rouge par exemple étant associé à l’expression de la sexualité alors que le blanc et le gris du brouillard le sont à la névrose et à la pulsion de mort.

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Concernant cette utilisation inhabituelle de la couleur au cinéma, Antonioni a expliqué qu’il voulait peindre la pellicule comme on peint une toile, inventer des relations entre les couleurs et non se contenter de photographier des couleurs naturelles. Il y a dans l’œuvre d’Antonioni un rapport constant à la peinture contemporaine mais ce qui est différent entre l’effet de citation présent dés ses premiers films et les expérimentations picturales qui apparaissent dans « le désert rouge » c’est précisément qu’elles deviennent un élément structurel permanent de l’image. On pourrait ainsi considérer qu’entre le style du cinéma néo-réaliste Italien dont « le cri » est une des dernières œuvres et « le désert rouge » où Antonioni fait implicitement allusion aux recherches plastiques des « nouveaux réalistes » il y a chez Antonioni une démarche artistique qui l’amène à se placer dans le courant des avant-gardes qui émergent dans les années soixante. Ces considérations parcellaires et simplifiées ne rendent pas compte sur ce plan de la complexité de l’œuvre du cinéaste qui trouve son analyse la plus aboutie chez Alain Bonfand dans son ouvrage « le cinéma de Michelangelo Antonioni ».                                                                                                                                         Enfin dans « désert rouge », la rupture n’est pas seulement picturale, Antonioni adopte également une attitude radicale sur le plan sonore en rejetant la traditionnelle musique d’ambiance symphonique dont la fonction redondante est d’amplifier le climat émotionnel pour une composition électroacoustique du compositeur Vittorio Gelmeti  qui intègre le son assourdit ou bruyant des machines industrielles.

« Identification d’une femme » réalisé en 1982 est un film qui synthétise les thèmes de prédilections et les expériences formelles d’Antonioni. Il constitue une réponse au texte que Roland Barthes lui a adressé peu de temps avant sa mort et s’inspire de son essai « fragments d’un discours amoureux ». Il comporte l’une des plus fameuses scènes de brouillard du cinéma qui traduit de nouveau l’angoisse de la disparition physique de l’autre comme effacement du désir.

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–          « Michelangelo Antonioni » Seymour Chatman/ Paul Duncan(éd). Taschen.

–          « le cinéma de Michelangelo Antonioni » Alain Bonfand. Images modernes.

–          Vertigo « la disparition » N° 11/12: « Antonioni ou la disparition techniquement douce » Françoise Mounier. Jean-Michel Place éditeur. 1994.

–          Michelangelo Antonioni. Vaniback.free.fr/antonioni/ledesertrouge.htlm

–          « le cri » M6 vidéo DVD 1957. Réf médiathèque: VC0349.

–          « le dessert rouge » Carlotta films 1964. Réf médiathèque: VD0150.

–          Vittorio Gelmetti: Muniche elletroniche. XG190o

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2 réflexions sur “Images voilées du cinéma Italien

  1. Tietie007 dit :

    Je viens de voir Zabriskie Point, et j’ai beaucoup aimé.

  2. Tietie007 dit :

    De Blow-up à Zabriskie Point.

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