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La théorie du brouillard 1

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janvier 18, 2013 par mediamons

Théo Angelopoulos/ paysages dans le brouillard/ les lieux de l’exil et le brouillard du temps.

La Grèce de Théo Angelopoulos est en général, le pays de l’hiver. Campagne brumeuse filmée sous la pluie ou la neige. Un paysage délabré et mélancolique d’une grande tristesse, loin des représentations touristiques aux couleurs éclatantes des affiches qui tapissent les murs des agences de voyages. C’est le pays de l’exil peuplé de personnages erratiques toujours à la recherche d’un ailleurs et pour qui le départ, l’exode, le passage de la frontière est un besoin vital.

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« Paysage dans le brouillard » réalisé en 1988 est une descente aux enfers comme dans l’Orfée de Cocteau où le franchissement du miroir sert de frontière, c’est ici le brouillard qui marque la limite. Dans la scène finale, la traversée du fleuve  par les enfants, ponctuée d’un coup de feu évoque le passage du Styx (le fleuve mythologique de la mort). Cependant, le franchissement consécutif du brouillard débouche comme celui du miroir sur un paysage étrangement vivant qui contraste avec les lieux désolés où l’histoire se déroulait auparavant. Donc contrairement au mythe d’Orfée, la mort débouche ici sur un apaisement qui ouvre la porte au rêve alors que le monde réel est un enfer.  Cette interprétation proposée par Michel Ciment dans l’ouvrage qu’il a consacré en 1988 au réalisateur grec, est en partie relativisée par Angelopoulos lui-même. Il révèle en effet que dans une première version du film, les enfants se perdaient dans le brouillard. Suite à la réaction de ses propres filles bouleversées par cette fin pessimiste, il a alors voulu respecter la logique des contes de fées avec la disparition du brouillard et l’apparition bienveillante de l’arbre.

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On rencontre cette configuration du brouillard marquant une frontière ou un passage symbolique dans d’autres films de Théo Angelopoulos en fait de manière récurrente à partir du « voyage à Cythère » où il apparait surtout dans la scène finale quand le vieil homme est renvoyé sur une barge hors des eaux territoriale. Il envahi le groupe des réfugiés massés à la frontière dans « le pas suspendu de la cigogne ». Enfin, lors de la tentative du passage vers l’Albanie  dans « l’éternité et un jour », où un geste inattendu de tendresse entre le vieil homme et l’enfant s’oppose à la vision dantesque des corps accrochés sur les grilles délimitant la frontière. Estompés par le brouillard, ils paraissent suspendus à des pics comme dans les visions de crucifixions ou des représentations apocalyptiques de l’enfer qui évoque la peinture flamande de la renaissance. La pétrification  qui atteint les corps stratifiés comme sur la toile émergent de l’ombre et du brouillard.

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Dans « le regard d’Ulysse », juste après le passage de la même frontière, des groupes de réfugiés apparaissent de cette manière figés dans la brume le regard orienté dans la même direction. A chaque fois, la musique mélancolique, vaporeuse et éthérée d’Eleni Karaindrou renforce en permanence l’ambiance funèbre ou spectrale.

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La scène où la présence du brouillard est la plus fondamentale  reste cependant la scène finale de ce film. Dans Sarajevo détruite, le conservateur de la cinémathèque invite le cinéaste grec à une promenade car comme il le déclare : « dans cette ville, le brouillard est le meilleur ami de l’homme parce que c’est le seul moment où la ville redevient normale. Les snippers doivent s’arrêter à cause de la visibilité. Ici le brouillard, c’est la fête ». De fait la vie semble renaitre à l’abri de ce voile épais, un orchestre se forme qui interprète en rue la musique nostalgique de la compositrice grecque. Plus loin dans un théâtre en ruine une foule assiste à une représentation, plus loin encore la musique se fait festive et pousse à la danse. Quand la famille s’éloigne de la ville en direction de la rivière, les rires ont remplacés la musique mais le silence et l’inquiétude s’installe dans un brouillard de plus en plus épais le groupe semble se perdre. L’interprétation de la scène ne va alors être compréhensible que par le son car l’image reste figée dans un cadre où n’apparait plus que la texture brumeuse. Le moteur d’une jeep, les voix rauques, les ordres, des cris, les tirs d’armes à feux et les bruits des corps jetés dans la rivière. Toute la scène se déroule hors champs. Seul rescapé car resté en arrière, le cinéaste grec ne découvre que des cadavres qu’une légère dissipation de la brume laisse apparaitre.

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Pour Françoise Letoublon (1) : « Le recours au brouillard, dans les films suivants, semble jouer le même rôle : signifier l’horreur qui ne peut être montrée, qu’il s’agisse de la violence du réel ou d’une horreur imaginée, fantasmée. Dans les deux cas, le brouillard constitue en quelque sorte le signe de l’image mentale, de l’irreprésentable ». Elle relève aussi que la lumière éclatante est associée au souvenir et donc au passé par rapport au brouillard qui est toujours ancré dans le présent. Un rapport qui se confirme particulièrement dans « l’éternité et un jour » où les scènes onirique sont filmées dans une lumière éblouissante.

Les références littéraires sont constantes dans les films d’Angelopoulos. D’abord la mythologie antique, celle de l’odyssée et de l’Enéide récits de voyage qui renvoient à des exils plus contemporains : c’est la figure de l’immigrant, de l’exilé, de l’apatride qui erre sur les routes passe les frontières mais se trouve toujours dans le creux de l’histoire.                              Le lieu du nulle part, un lieu désolé, un purgatoire ou un enfer toujours symbolisé par des paysages brumeux.                                                                                                                                  Comme chez Antonioni, les références à la peinture sont également présentes. Dans un autre article de ouvrage cité plus haut : «peinture et mélancolie » Athanassios Vassiliou, montre comment Angelopoulos vise une représentation de la réalité totalement subjective. «  De même que le mythe entrant dans la réalité historique, devient une histoire réelle d’une dimension différente, la dimension picturale de ses images leur confère une autre réalité. A la manière du mythe, dissimulé sous le récit de façon qu’on le distingue à peine, la peinture joue, dans l’œuvre d’Angelopoulos, le rôle d’un élément organique inclus dans le corps de la pellicule. Tantôt couleur, tantôt pensée, Angelopoulos la traite de sorte qu’elle nourrisse sa propre création ».C’est pourquoi l’image du cinéaste et de son chef opérateur Giorgios Arvanitas montre la Grèce sous une lumière si différentes de celle à laquelle nous nous attendions. C’est une lumière intérieure, la lumière de la mémoire, aussi les images sont elles souvent construites comme de pure apparition relevant du cauchemar éveillé. Dans cette perspective, on peut considérer les films d’Angelopoulos comme des méditations picturales sur les sentiments provoqués par les paysages humains et naturels.                        

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Films de Théo Angelopoulos cités :

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Le voyage à Cythère: DVD Potemkine 1984. VV0285.

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Paysage dans le brouillard : VHS 1988. VP1220

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Le Regard d'Ulysse - Angelopoulos

Le regard d’Ulysse : DVD Arte 1995. VR0161.

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L’éternité et un jour : DVD Arte 1998. VR0161/VE7283.

Musiques  d’Eleni Karaidrou pour les films d’Angelopoulos :

L’éternité et un jour : ECM record 1998. YE7472.

Musique originale de la trilogie de Théo Angelopoulos : Milan record. Y 2080.

Le pas suspendu de la cigogne : Minos EMI record 1991. YS9550.

Le regard d’Ulysse : ECM record 1995. YU1090.

Le voyage à Cythère : Minos EMI 1984. YV9365.

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Les Livres sur Théo Angelopoulos :

Théo Angelopulos : Michel Ciment et Helene Tierchant. Edillig 1989.

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Voyage à Cythère : La poétique de la mémoire d’Angelopoulos. Sylvie Rollet.                                             L’harmattan, coll »esthétiques ». 2003.

Théo Angelopoulos au fil du temps : ouvrage collectif sous la direction de Sylvie Rollet .                   Collection Théorème 9. Presses Sorbonne nouvelles 2007.                                                                                       Dans cet ouvrage on trouve les articles suivants : (1) « Voyage dans le brouillard, imaginaire collectif et souvenirs intimes » de Françoise Létoublon. (2) « Aspects du voyage dans l’œuvre de Théo Angelopoulos : Le poète-nomade dans le brouillard du temps » de Irini Stathi. (3) «peinture et mélancolie »  d’ Athanassios Vassiliou.

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