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Deux adaptations littéraires à l’écran : « Les hauts de hurlevent » d’Andrea Arnold et « Pierre de patience » d’Atiq Rahimi.

août 7, 2013 par mediamons

Sans entrer dans le débat complexe que pose l’adaptation des œuvres littéraires en films, notamment celui de la fidélité ou la liberté que prend un cinéaste avec le texte, nous pouvons constater avec Fréderic Sabouraud (L’adaptation : le cinéma a tant besoin d’histoire) que l’écueil principal de l’adaptation est le rapport différent au temps et à l’espace des deux modes de narration. Pour radicalement différentes qu’elles apparaissent les deux adaptations qui nous concernent offrent des propositions qui ne manquent pas d’intérêts.

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Andrea Arnold, réalisatrice remarquée de l’excellent « Fish tank » se confronte au roman d’Emily Brontë qui a déjà été adapté à plusieurs reprises (Wyler, Bunuel, Yoshida, Rivette, Kominski…). Elle ose le parti pris d’une interprétation personnelle de l’œuvre en fonctionnant par ellipses narratives, privilégiant certains aspects du texte tout en maintenant une continuité et une fluidité au moyen d’un montage intelligent, précis et à la dynamique particulière. Elle maîtrise ainsi parfaitement la dimension temporelle notamment quand elle ne marque aucune césure entre les deux strates narratives de l’œuvre (adolescence et âge adulte) ainsi que dans les superpositions temporelles qui marquent des retours à l’enfance.

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Le rapport à l’espace est tout aussi maîtrisé. La captation visuelle (et sonore) des paysages et du lieu atteint une sensualité exacerbée qui le rapproche de l’essence même du roman. Dans les « cahiers du cinéma », Florence Maillard souligne l’imprégnation physique intime  des personnages par les lieux et  comme échos de cette imprégnation avec la nature elle cite « The tree of life » de Terence Malick. Indéniablement, celui-ci exerce une certaine influence sur une nouvelle génération de cinéaste dans la représentation de la nature et de l’espace mais ici comme chez Jeff nicols par exemple, elle est débarrassée de ses aspects mystiques pour en conserver la puissance et l’étrangeté.

Atiq Rahimi fait partie de ces écrivains qui deviennent aussi cinéastes. Après avoir réussi à porter à l’écran en 2003 sa propre œuvre littéraire : «  Terre et cendres », il obtient le prix Goncourt en 2008 pour « Syngué sabour » (Pierre de patience).

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Monologue presque continu d’une jeune femme musulmane dont le mari, héros de guerre git dans le coma pendant qu’à l’extérieur des combattants s’affrontent dans une ville dévastée. La rencontre d’un jeune combattant va révéler chez elle la conscience de ses désirs et libérer sa parole. En confiant à ce mari incapable de réagir ses secrets inavouables, la jeune femme en fait sa « pierre de patience », cette pierre magique auquel on peut tout confier jusqu’à ce qu’elle éclate.Sur cette mince trame narrative tout passe par la parole et donc la seule possibilité d’adaptation semblait n’être que théâtrale. Seul Jean-Claude Carrière voit dans ce texte, la possibilité d’un film. Scénariste entre autre pour Buñuel, Forman, Deraix, Etaix, Malle, Schlöndorff…, Jean-Claude carrière est aussi un érudit, grand connaisseur de la culture Persane. Pour lui l’enjeu est la possibilité de filmer la parole comme acte. On est donc ici à l’opposé du traditionnel  film  d’action, la clé de la mise en scène devient celle de l’action intérieure. La caméra ne bouge pas avec les gestes ou le corps de la femme mais avec ses mots. On comprend donc la nécessité pour le scénariste comme pour le cameraman d’avoir une connaissance précise de la langue parlée. Pour Atiq rahimi, ce n’est pas l’action qui change le personnage mais la parole qu’il place ici en lien avec la pensée védique : « ce que pense l’homme, il le devient ». Dans la culture occidentale la question existentielle reste «  to be or not to be » mais là où il y a un système phallocrate, la dictature, l’obscurantisme et où l’on n’est pas libre de tout dire et de tout entendre alors la parole devient un enjeu existentiel. « Dire ou ne pas dire » devient la question.

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Atiq rahimi n’a pas voulu localiser trop explicitement le lieu du film même si on pense évidemment à l’Afghanistan. Il pourrait aussi se situer dans un autre pays musulman en guerre (comme la Syrie par exemple). Il faut préciser que cette parole centrale est un cheminement libérateur, une libération qui commence timidement sous la forme de confidence presque d’une confession mais qui se transforme progressivement en cri de révolte. Le rôle est porté avec justesse par la bouleversante actrice Iranienne Golshifteh Farahani remarquée dans « A propos d’Ely ».

P.M.

– SYNGUÉ SABOUR – PIERRE DE PATIENCE    Atiq RAHIMI  ‘.
CINEART, 2012, Afghanistan, France, Grande-Bretagne. , VS1620.

Bonus : Interview de Atiq Rahimi.

– TERRE ET CENDRES – KHAKESTAR-O-KHAK   Atiq RAHIMI

CNC VIDEO / ART FILM, 2003, Afghanistan, France. VT0209 

– LES HAUTS DE HURLEVENT / WUTHERING HEIGHTS   Andrea ARNOLD.
CINEART, 2011, Grande-Bretagne., VH0594

– « L’adaptation : le cinéma a tant besoin d’histoires » de Fréderic Sabouraud

Cahier du cinéma/ Les petits cahiers/ Scérén-CNDP.   2006.

– « Les Hauts de hurlevent » d’Andrea Arnold par Florence Maillard.

Cahier du cinéma N°684 de Décembre 2012.

– « A mots amers : critique de « Syngué sabour »  par Jean-Pierre Perrin.

Libération du 20 février 2013

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