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Des images justes ou juste des images ?

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mai 2, 2015 par philippemeunier

A propos de « Act of killing » et de « l’image manquante »

L’année 2015 marque l’anniversaire de plusieurs génocides dont la reconnaissance continue de poser problème. Le génocide des Arméniens perpétré en 1915 par l’empire ottoman et celui des cambodgiens par le régime « khmers rouges » entre 1975 et 1979. Le premier continue d’être nié par l’état Turc tandis que pour le second, il a fallu attendre 2010 pour qu’une partie des hauts responsables survivants puissent être jugés. Quant aux massacres de masse déclenchés en 1965 en Indonésie par des milices nationalistes soutenues par l’armée contre les membres du parti communiste ainsi que envers d’autres groupes religieux minoritaires, il est tout simplement resté impuni et inconnu du grand public. La difficulté à faire reconnaitre des faits attestés par des témoignages oraux ou écrits fiables est-il lié au manque d’images ? Quand bien même ces images existeraient-elles, pourrions-nous les montrer en dehors de leur fonction de preuve. Pourrions-nous leurs accorder une fonction pédagogique ?

Cette question de la représentation de ce que l’on désigne parfois sous les termes pudiques de « désastre ou de catastrophe » mais qui concerne plus brutalement celle des génocides,  des crimes contre l’humanité ou des massacres systématiques pratiqués à grande échelle se pose de ici à partir de la confrontation de deux films documentaires récemment édités en DVD.

Meet the killers« The act of killing » réalisé par le documentariste américain Joshua Oppenheimer sur le massacre de plus d’un million d’opposant politique en Indonésie en 1965 est filmé au présent. Ce que l’image montre est la mise en scène actuelle de ces évènements par les bourreaux eux-mêmes. Curieusement, Oppenheimer leur laisse le champ libre sans aucune contradiction il les amène même à rejouer des scènes de tortures qu’ils interprètent  dans une mise en scènes grotesque sensée soit les ridiculiser soit permettre la révélation des faits toujours frappés d’impunité. Paradoxalement, ce film a reçu un très grand nombre de récompenses surtout aux Etats-Unis mais aussi le prix du jury œcuménique à Berlin et l’édition DVD est estampillée des logos d’Amnesty international et de la ligue des droits de l’homme.

En bonus de celle-ci l’interview de l’auteur ne dissipe pas le malaise. En prétendant créer une nouvelle forme de cinéma documentaire qui « documenterait l’imaginaire plutôt que le quotidien »  il ne semble pas conscient  de l’ambiguïté insupportable de sa méthode. S’il se sentait chargé comme il le déclare d’une mission historique et morale et s’il voulait rendre justice aux survivants et aux organisations des droits de l’homme en Indonésie, alors peut-être  aurait-il dû chercher à leur rendre la parole d’une manière ou d’une autre. ina.frEn laissant toute la place à celle des criminels, il réalise au mieux un reportage exploitable pour les chaines d’information et à la limite un document à charge pour la tenue d’un procès de la cours internationale de justice. Plus dérangeant encore il admet avec condescendance une légère influence de Jean Rouch mais il ne fait aucunement référence au cinéaste Cambodgien Rithy Panh qui pourtant a été le premier à avoir demandé à des tortionnaires la reconstitution par la parole et même par le geste de leurs crimes. Cependant,  dans le film qu’il a réalisé en 2001 : «  S21 , la machine de mort Khmère rouge » quand celui-ci  leur demande de décrire le processus de « destruction », il s’écarte de toute forme de théâtralisation et même de démonstration politique car pour lui l’enjeu est avant tout de rendre une identité aux victimes et de restaurer leur mémoire.  Bien sûr « The act of killing » a le mérite d’attirer l’attention sur des massacres largement ignorés et sur le scandale que représente l’impunité dont jouissent toujours les responsables mais si c’est au prix de cette empathie malsaine vis-à-vis d’eux et d’une démonstration hypocrite de la banalité du mal sans doute fallait-il avoir comme Rithy Panh une capacité d’interrogation et une exigence plus  claire sur les moyens de représentation de ce qui est justement « irreprésentable et irréparable ».

Ce sont ces interrogations que soulèvent d’ailleurs,  Jean-Louis Comolli et Sylvie Lindeperg dans « Face aux fantômes » documentaire d’analyse sur l’œuvre d’Alain Resnais « Nuit et brouillard » ou Harun Farocki  dans son brillant essai cinématographique : «  Images du monde et inscription de, la guerre » et  encore Sylvie Rollet dans son essai littéraire sur le cinéma face à la catastrophe d’Alain Resnais à Rithy Panh intitulé « Une éthique du regard ».

Le second documentaire dont il est question est précisément  le dernier film de Rithy Pahn dont le titre « L’image manquante » marque déjà sa différence au niveau sémantique avec  celui d’Oppenheimer. image manquantePour rappel, Rithy Panh a survécu à l’élimination d’un quart de la population du pays  perpétrée par les Khmers rouges entre 1975 et 1979 mais y a perdu une grande partie de sa famille. Son œuvre documentaire et fictionnelle est  presque exclusivement consacrée à la mémoire de cette histoire douloureuse mais c’est la première fois qu’il évoque ses propres souvenirs. De nouveau, il innove en choisissant d’incarner ce récit personnel par des maquettes et des figurines d’argile peintes  à la manière des films d’animations pour enfants. Quelques images d’archives de la propagande  par ailleurs connues et déjà exploitées viennent s’insérer dans ce procédé pauvre et en apparence naïf qui construit par contraste un schéma narratif profond et labyrinthique sur base d’un texte bouleversant.  C’est l’écrivain Christophe Bataille qui l’a composé à partir d’entretien avec le cinéaste comme il l’avait fait dans le livre «  L’élimination » écrit déjà sur base des souvenirs et de la parole du cinéaste à propos de son film documentaire «  Duch le maitre des forges ». Dans ce film  réalisé sur sa rencontre avec le responsable du centre S21 lors de son procès, il dépasse aussi le récit factuel d’évènements pour développer une réflexion essentielle sur la nature du crime de masse. La question de la représentation par l’image et par la parole de la barbarie génocidaire  a depuis longtemps soulevé des débats identiques. Ce fut le cas notamment à propos de la méthode documentaire de Claude Lanzmann  pour « Shoah » ou du point de vue développé par Georges Didi Huberman dans son livre : « L’image malgré tout ».

Signalons quand même qu’un second film de Joshua Oppenheimer «  the look of silence »  vient d’être projeté au festival « premiers plan » d’Angers  et au « festival 2 » de Valenciennes où il a reçu des prix sans compter le grand prix du jury au festival de Venise en 2014. Il semble justement que le réalisateur ait poursuivi son travail sur le même sujet en donnant cette fois la parole aux survivants et aux victimes.

A voir :

L’image manquante de Rithy Pahn / Arte éditions 2013 /TH7162.

S21, la machine de mort Khmère rouge de Rithy Pahn / Editions Montparnasse 2002/ TH7161

Nuit et brouillard/ Face aux fantômes. Alain Resnais/ Jean-louis Comolli et Sylvie Lindeperg               . Scéren-CNDP éditions / 1956-2013 / TH6791.

Shoah de Claude Lanzmann. Editions cahier du cinéma/ 1985 / TH8495.

Act of killing de Joshua Oppenheimer/ Zed édition / 2012 / TH0105.

Images du monde et inscription de la guerre/ En sursis  de Harun Farocki 1988 – 2007/ Survivance éditions 2011 /  TW2171.

A lire: 

Une éthique du regard de Sylvie Rollet / Editions Hermann, collection : fictions pensantes /2011.

L’élimination de Rithy Pahn et Christophe Bataille/ Editions Grasset / 2012.

L’image malgré tout de George Didi Huberman  / Editions de minuit / 2004.

Remontages du temps subi- l’œil de l’histoire vol 2 de Georges Didi Huberman  / Editions de minuit / 2010.

 

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