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Tokyo vu par les cinéastes japonais et étrangers

novembre 6, 2015 par monsmedia

Difficile de ne pas être exhaustif dans un choix de films et de cinéastes qui place Tokyo comme lieu particulier et significatif de leurs films. Plusieurs générations de cinéastes japonais l’ont logiquement fait, quant aux réalisateurs étrangers ils sont aussi très nombreux a porter un regard  au travers de la fiction ou du portrait documentaire sur la capitale japonaise dont ils subissent souvent un effet de fascination. Dans cette représentation, l’œuvre d’Ozu et d’Oshima polarise deux points de vue apparemment antinomiques entre l’observation contemplative et la déconstruction anarchique, entre classique et moderne qui résume assez bien dans notre point de vue occidental, la constitution schizophrénique de la ville comme reflet de la culture japonaise.     

Les cinéastes japonais et Tokyo

« La marche de Tokyo » réalisé en 1929 par Kenji Mizogushi, un film muet perdu dont ne subsistent que les 29 premières minutes traite déjà des sujets chers au réalisateur comme les injustices sociales et la condition de la femme avec pour cadre les bas-fonds de Tokyo comme dans son dernier film « rue de la honte » sorti en 1956. Chez lui la ville est surtout présente comme tissu social et lieu du drame de la prostitution.

1Tout comme Mizogushi, yasujiro Ozu est né à Tokyo au tournant du siècle et dans les années 30, il réalise une série de films muets qui montre la cellule familiale confrontée aux dures réalités de la crise économique dans cette ville: « le cœur de Tokyo », « gosses de Tokyo », « une femme de Tokyo », « une auberge à Tokyo ». Dans les années 50, il signera aussi « le voyage à Tokyo » et « crépuscule à Tokyo » axés sur la décomposition de la cellule familiale. 2Dans les films des années 30 la ville est souvent montrée à partir de ses abords, une campagne à l’état de terrain vague où émerge des cheminées d’usines mais dans les années 50 l’urbanité plus développée est parcourue par les transports en commun très présents dans l’œuvre d’Ozu même si ses films se déroulent principalement en intérieur dans des lieux comme le bar, le bureau ou la maison familiale.

                                        

3On retrouve une approche similaire chez Mikio Naruse notamment dans « nuages flottants » sorti en 1955. C’est la période où le système des grands studios est entièrement au service de grands cinéastes qui tournent généralement en studio et assez peu en extérieur. Même chez Akira Kurosawa qui montre dans « l’ange ivre » et « le chien enragé » réalisé en 1948 et 1949 un Tokyo ravagé par la guerre dans un style proche du néo réalisme italien. Dans « les bas-fonds », il adapte en 1957 la pièce de Gorki qu’il situe dans un quartier insalubre du Tokyo médiéval. 4Avec « dodeskaden », sorti en 1970 il adapte également un roman (quartier sans soleil) qu’il situe dans les bidonvilles contemporains de la ville alors en plein miracle économique. La maison de passe, lieu de la prostitution, les bas-fonds et les bidonvilles comme représentation allégorique du paysage urbain sont donc très présent chez les cinéastes de cette génération comme Mizogushi ou Kurosawa.

5Nagisa Oshima appartient à la génération suivante de cinéastes qualifiée de « nouvelle vague japonaise» qui va entrer en conflit avec la censure des studios en abordant de front les problèmes d’une société alors en plein bouleversement. Dans des films comme « contes cruels de la jeunesse » (1960),  « journal d’un voleur de Sinjuku »(1968) ou « il est mort après la guerre (1970), Oshima décrit une jeunesse marginale et déboussolée filmée sur fond de manifestations étudiantes dont il insère les images documentaires à la fiction. 7Comme l’écrivait max Tessier dans un article « la ville dans le cinéma Japonais » : ‘Oshima est certainement un des cinéastes japonais qui ont su le mieux communiquer une vision personnelle de Tokyo et de son architecture spécifique, c’est-à-dire complètement anarchique et excentrique… « l’inextricabilité » fondamentale du paysage citadin « Tokyoesque ».

  

La déconstruction de l’image stéréotypée du Japon ainsi que la critique sociale et politique caractérise aussi d’autres réalisateurs de cette génération. Comme Shohei Imamura ou Koji Wakamatsu qui dans « Va va vierge pour la deuxième fois » (1967) filme aussi les désillusions d’une jeunesse en perdition en tournant en quatre jours sur le toit d’un immeuble de Tokyo. Il y dépeint un japon à la dérive en proie à la violence gratuite mais détourne aussi les codes du  genre érotique Japonais pour dénoncer la violence sexuelle et les rapports de domination dont sont victime les femmes. Une violence que l’on retrouve exacerbée chez l’écrivain Ryu Murakami qui est également réalisateur de « Tokyo décadence » (1991) et surtout chez Shinya Tsukamoto avec « Tokyo fist »(1995) et « Bullet ballet » (1998).                             La génération qui émerge à la suite de « la nouvelle vague » manque de moyen de production et s’oriente vers le film d’horreur et le fantastique, loin des préoccupations politiques de leurs prédécesseurs.

Outre Tsukamoto on trouve dans cette génération dite «super 8 » Hideo  Nakata et  Kiyoshi Kurosawa dont les films « cure » (1997) et  « Kairo » (2001) donne la vision étrange et perturbante d’un Tokyo vidé de ses habitants.

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Par contre, dans « nobody knows » (2004), Hirokazu Kore-eda a une approche moins spectaculaire, plus humaniste et sensible d’un fait divers touchant situé dans le quartier de Toshima-ku au nord de Tokyo. Il retourne  à un cinéma qui réinvesti l’histoire familiale et l’enfance ce qui rapproche ce réalisateur formé au documentaire de celui d’Ozu ou de Naruse. 

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Réalisé en 2007 par Satoshi Miki, « Adrift in Tokyo » est une comédie déambulatoire à travers certains quartiers Tokyo qui a le mérite d’offrir une vision décalée de la ville qui se base sur le récit populaire et n’est pas sans rappeler l’humour de « Tampopo » (1985) de Juzo Itami.          

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Avec « Tokyo sonata » en 2008, kyoshi Kurosawa délaisse en partie le registre fantastique pour un regard plus social. Le drame familial prolonge ici la tradition classique (Ozu) et moderne (Oshima) pour refléter une réalité contemporaine, l’éclatement de la cellule familiale dans le cadre urbain. Une vision partagée par Shinji Aoyama formé comme lui à l’université de Rikkyo dans « desert moon » (2001) ou « Tokyo park » (2011).     

Les cinéastes étrangers et Tokyo


14Sorti en 1983, « 
sans soleil » un essai cinématographique majeur de Chris Marker met en parallèle la société Japonaise et celle de la Guinée Bissau comme deux pôles extrêmes de la survie. Il y dresse entre autre un portrait inédit et poétique de Tokyo et de la société japonaise de l’époque confrontant tradition et modernité. La même année un jeune cinéaste belge, Jean-Noël Gobron réalise « satori stress » un documentaire sur Tokyo qui se révèle plutôt un journal intime. 15En 1985, Wim Wenders réalise « Tokyo Ga » qui lui aussi tient plus de l’essai poétique subjectif sur la ville que du simple documentaire. Il y croise Chris Marker mais part surtout en quête du cinéma d’Ozu qui est resté localisé en grande partie à Tokyo même si chez lui les prises en extérieur se sont progressivement raréfiées. Fin des années 90, un autre cinéaste français, Jean-Pierre Limosin s’intéresse au Japon en réalisant une fiction «Tokyo eyes », et des documentaires comme son portrait de Tokyo pour la série « voyages, voyages » produite par ARTE ainsi que « Takeshi Kitano, l’imprévisible » pour la série « cinéma de notre temps».
Il y retournera en 2008 pour tourner « Young  Yakusa » documentaire sur l’apprentissage d’un jeune homme au sein d’un clan mafieux qui renvoie aux films de « yakusa » comme ceux de Kinjii Fukamatsu
« shinjuku mad » ou « naked bullet », de Seijun Suzuki : « le vagabond de Tokyo » pour les années 60 et 70. Ceux de Takeshi Kitano de « kids return »  à « outrage » et Takashi Miike : « triad society » notamment pour les années 90 et 2000.

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En 2003, le cinéaste Taiwanais Hou Hsiao-hsien rend hommage à l’œuvre d’Ozu dans « café lumière » qui est aussi un portrait de Tokyo. On retrouve le réseau ferroviaire de la ville ses cafés, éléments emblématiques du cinéma d’Ozu mais ici la librairie du quartier a remplacé le bureau comme lieu du travail et les relations familiales ont aussi évolués. 

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La même année Sofia Coppola réalise « lost in translation » qui montre la rencontre de deux américains perdus à Tokyo dans une culture qui leur est totalement étrangère. Dans « Babel » sorti en 2006 le réalisateur mexicain Alejandro Gonzalez Inarritu  interconnecte plusieurs univers dans différents lieux dont celui d’un homme d’affaire à Tokyo et de sa fille sourde et muette donnant à voir quelques plans spectaculaires de la ville au travers du regard de la jeune femme. De la même manière « All that remains », un film suisse produit en 2010 tisse des liens entre les lieux et les cultures.

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23En 2008, « Tokyo » est composé de trois moyens métrages ayant pour sujet la ville elle-même. Michel Gondry avec « interior design », Leos Carax avec « merdre » et Bong Joon-Ho avec « Shaking Tokyo » qui évoque le phénomène des « hikikomori », ces personnes qui évitent au maximum tout contact avec le monde extérieur. Un phénomène qui affecterait plus d’un million de jeunes Japonais est décrit également dans le film de Laurence Thrush, « de l’autre côté de la porte » sorti en 2009. 

La même année, Gaspard Noé réalise « enter the void » et Isabelle coixet « carte des sons de Tokyo ». la cinéaste espagnole semble chercher à illustrer une vision touristique de la ville et trahi la difficulté pour les occidentaux à comprendre la culture japonaise. C’est aussi cette problématique pour les occidentaux de l’intégration à la société japonaise qui est  traitée par « stupeur et tremblements » d’Alain corneau (2003) et « Tokyo fiancée » (2014) adaptés des romans d’Amélie Nothomb.

« Like someone in love » (2012) du réalisateur Iranien Abbas Kiarostami est par contre une réussite d’imprégnation culturelle sur le sujet pourtant glissant de la prostitution avec malgré tout la touche stylistique et philosophique propre au cinéaste.    

Enfin  « espaces intercalaires » est un documentaire étonnant réalisé en 2011 par Damien Faure qui avait remarqué lors d’un séjour à Tokyo, une singularité architecturales qui consiste dans le développement de petites constructions se nichant dans les interstices de l’espace urbain. Comme Chris marker qui soulignait l’importance des animaux médiateurs dans la ville (le chien de Shibuya, le lion de Mitsukoshi, le temple des chats) Damien Faure perçoit ces édifices comme des animaux de compagnies de l’espace urbain ( pets architecture) et nous convie à une appréhension des interstices de la ville guidé par le corbeau, autre animal emblématique de Tokyo, capable de faire des choix esthétiques dans l’architecture de son propre nid et fin connaisseur de la ville. 

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